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Marie-Stéphanie Servos a publié un article dans l’Option Droit & Affaires de mars 2019, retraçant la remise du prix Ulysse 2019 pour la société Carbone Savoie.

Le dernier fabricant français de carbone et graphite synthétique, repris par Alandia Industries, aura réussi à passer le cap des 120 ans au prix d’une modification en profondeur de son modèle

Ce redressement spectaculaire, qui a combiné une remise à plat de la structure des coûts et une stratégie de développement commercial ambitieuse, à contre-courant des stratégies habituelles de recentrage sur les marchés rentables, a séduit le jury du Prix Ulysse 2019. Ce prix, organisé depuis 2011 par l’ARE (l’Association pour le Retournement des Entreprises) et qui récompense le meilleur redressement de l’année écoulée, est en effet attribué selon les critères financiers mais surtout économiques et sociaux : sa philosophie est d’encourager par l’exemple les entreprises à affronter leurs difficultés de manière lucide, épaulées par des professionnels du retournement, afin de sortir durablement de la crise et d’entamer une véritable deuxième vie. C’est un pari que semble avoir réussi Carbone Savoie.

Parmi les autres candidats au prix, Skill&You, leader français de l’enseignement à distance, a lui emporté le prix des lecteurs des Echos, un prix du public qui récompense cette année un groupe qui s’est constitué par l’acquisition et le lancement d’écoles de formation à distance, et à réussi à se transformer en profondeur en minimisant les conséquences sur l’emploi.

Les deux autres finalistes étaient Mathon, distributeur d’ustensiles de cuisine ayant dû gérer, comme beaucoup d’acteurs de la vente par correspondance, le tournant des années 2000 et la montée d’internet, et MOA, jeune enseigne sur le marché très concurrentiel de l’accessoire de mode ayant réussi son repositionnement.

Interview de Nicolas de Germay, président d’Alandia Industries et Sébastien Gauthier, associé d’Alandia Industries et président de Carbone Savoie.

« Le retournement n’est pas la fin du chemin, c’est au contraire la première étape du rebond » Nicolas Germay, président d’Alandia Industries.

Carbone Savoie, qui vient de remporter le prix Ulysse 2019, a été rachetée début 2016 par Alandia Industries, holding spécialisée dans la reprise et le redressement de sociétés industrielles. Nicolas de Germay, son président, et Sébastien Gauthier, associé et président de Carbone Savoie depuis 2016, reviennent sur ce retournement réussi.

 

Quels ont été les principaux chantiers du redressement de Carbone Savoie ?

Sébastien Gauthier : Ils sont au nombre de deux : une diversification pour repositionner l’entreprise sur des marchés plus porteurs et à meilleure marge, et une refonte du modèle économique pour corriger les écarts de compétitivité par rapport à une concurrence 100% étrangère. Ce sont des chantiers de longue haleine qui ont demandé beaucoup d’efforts et de pédagogie. Dès notre arrivée, nous avons identifié de nouveaux marchés de spécialité et investi fortement en R&D pour développer des produits adaptés. Résultat, nous réalisons aujourd’hui 20% de notre chiffre d’affaires sur des activités nouvelles. Concernant notre modèle économique, nous avons investi 46 millions d’euros entre 2016 et 2019 dans la modernisation de l’outil de production et l’amélioration de la productivité. En parallèle, nous avons réduit les frais fixes et revu le contrat social. Aujourd’hui nos prix de revient sont compétitifs, ce qui nous permet d’avoir une politique de prix plus agressive et de remplir nos usines. Nous sommes passés de 20 000 tonnes en 2016 à 34 000 en 2018. Le chiffre d’affaires a doublé pour atteindre 119 millions d’euros et nous ciblons 175 millions d’euros d’ici à trois ans.

Nicolas de Germay : Le management en place est clé dans ce genre de transformation, Alandia Industries n’a pas imaginé ces chantiers seule. Mais l’ensemble des tâches à mener est tel que le management, même quand il est de grande valeur, ce qui est le cas chez Carbone Savoie, a besoin de l’appui de professionnels plus expérimentés pour affronter les tempêtes. Notre rôle est alors d’apporter notre expérience du gros temps, et le recul qui manque lorsque l’on gère le quotidien de l’entreprise.

Sébastien Gauthier : Du recul et de l’espoir : nous devons convaincre que sauver l’entreprise est possible, et embarquer tout un collectif dans un projet de transformation dans lequel tout le monde se retrouve.

 

Justement, quel est le rôle d’un actionnaire comme Alandia Industries ?

Nicolas de Germay : Nous venons renforcer l’entre­prise avec notre méthodologie de management de crise. Une entreprise en retournement n’arrête pas de vivre, elle poursuit son activité normale mais doit, en plus, se transformer. Pour cela, il faut donc un management qui connaisse le métier, et des spécialistes en retournement qui sachent identifier les leviers du redressement et les mettre en œuvre. Notre spécificité est de mener nous-mêmes le retournement.

Sébastien Gauthier : Lorsque nous retenons le dossier d’une entreprise, c’est parce que nous considérons que nous sommes capables de la redresser, et que l’associé qui l’étudie est prêt à s’y impliquer person­nellement : c’est lui qui coordonnera le retournement en appui du manage­ment resté en place, ou qui prendra la direction générale de la société s’il n’y a pas de management. Nous approchons les dossiers en industriels, cherchant avant tout à développer un projet réaliste pour l’entreprise.

Nicolas de Germay : C’est donc une manière très pragmatique de traiter les dossiers et un travail d’équipe dès le début. Le fait que nous allions sur le terrain en soutien de l’équipe de management n’est pas une pratique courante des fonds.

Donc le retournement de Carbone Savoie n’est pas atypique par rapport à votre portefeuille ?

Sébastien Gauthier : Oui et non ! Nous avons appliqué notre méthodologie habituelle, mais ce dossier a quand même une particu­larité. Alors que l’entreprise avait un gros problème de compétitivité, nous avons fait le pari collectif de le corriger et de remplir les usines, plutôt que de recentrer l’entreprise sur les marchés rentables et donc diminuer sa taille. Bilan, elle est de nouveau largement rentable et sa taille a doublé en trois ans. C’était très ambitieux, mais nous avons réussi à embarquer toute la communauté de Carbone Savoie dans ce projet (direction, salariés, fournis­seurs, pouvoirs publics, institutions financières…).

D’où est venue cette confiance ?

Sébastien Gauthier : Tout d’abord d’une confiance dans le management qui se sentait capable de relever le défi. Nous avons ensuite posé un diagnostic avec le personnel sur l’origine des difficultés, présenté plusieurs stratégies possibles et généré un débat avec les salariés et leurs représen­tants. L’adhésion de tous sur un projet de développement nous a montré que nous étions d’accord sur le diagnostic et sur l’objectif. Depuis, nous atteignons nos objectifs semestre après semestre.

Nicolas de Germay : On ne peut rien construire sans un diagnostic lucide et partagé. Cela veut donc dire beaucoup de pédagogie et de dialogue, de la part de la direction de l’entreprise comme de l’actionnaire. Chaque semestre, je rencontre tous les salariés, par groupes de 40, dans des réunions de trois heures où nous échan­geons sur la stratégie de l’entreprise, les problèmes à régler et les améliorations à apporter.

Sébastien Gauthier : Nous tenons à faire preuve de trans­parence et d’exemplarité : le personnel participe au conseil de surveillance, la direction rend donc des comptes tous les mois à toute la communauté de Carbone Savoie. L’actionnaire a diminué ses mana­gement fees de manière drastique, nous ne pratiquons pas de «cash pooling» (la trésorerie reste dans l’entreprise), et nous investissons en capital et pas en compte courant. Nous prenons un risque d’actionnaire et nous sommes fortement engagés dans la réussite de l’entreprise. Enfin, nous avons mis en place un méca­nisme de partage des fruits du retour­nement, avec notamment de l’intéres­sement et une ouverture du capital aux salariés.

Et le prix Ulysse dans tout ça ?

Nicolas de Germay : C’est une fierté collective, dans laquelle les salariés ont été très impli­qués. Le prix clôture une phase, mais signifie surtout que l’entreprise est armée pour continuer à se développer. C’est une de mes convictions les plus fortes : il y a une vie après la crise, et Carbone Savoie va pouvoir mener ses projets de développement.

Sébastien Gauthier : Depuis janvier, nous organisons des petits-déjeuners avec tous les salariés pour échanger autour du prix et entre­tenir le dialogue. Nous avons corrigé les maux de l’entreprise, nous avons une marque forte et un savoir-faire reconnu dans le graphite synthétique, il nous faut maintenant écrire ensemble la page des 20 prochaines années. Nous voulons devenir un acteur important du marché en très forte croissance des poudres de graphite pour batteries électriques, et continuer à investir pour améliorer encore notre compétitivité.

Nicolas de Germay : Nous avons une attitude contre- intuitive par rapport à l’image habituelle des fonds, car nous investissons pour l’avenir de l’entreprise. Carbone Savoie illustre bien notre méthode et nos valeurs : une gouvernance irréprochable, de la transparence, du dialogue et de la visibilité.

Sébastien Gauthier : Nous avons fêté ensemble les 120 ans de l’entreprise ; notre grande fierté est d’avoir mené ce retournement sans licenciement, en augmentant le pouvoir d’achat des salariés, et d’avoir fait grandir l’entreprise et redéveloppé l’emploi. C’est une réussite collective, qui récompense des efforts soutenus et qui ouvre la voie à de nouveaux projets de développement

 

L’article original est consultable sur ce lien